Interview de Philippe Robert – Président du GEM (Groupe d’étude du Mérou)
Castel Sainte-Claire, sur la colline surplombant la ville d’Hyères et les Iles d’Or. Un long chemin mène au siège du Parc National de Port Cros. On y accède à pieds – le sanctuaire oblige! Je m’y rends pour m’entretenir avec le Président du GEM.
Piotr Packowski: Vous êtes le Président du GEM depuis plusieurs années, en quoi consiste votre mission? Quelles sont vos méthodes de travail?
Philippe Robert: Depuis des années le mérou brun retient l’attention des gens du Parc, ainsi que celle des scientifiques du domaine maritime, des apnéistes, des chasseurs sous-marins et des organismes concernés par la pêche et la plongée. Notre première mission de comptage du mérou a été faite à Banyuls. Depuis 1983 nous effectuons un comptage annuel à Port-Cros, notamment à la Gabinière. Depuis 1993 nous organisons une mission tous les deux ans dans toutes les eaux du Parc. Pour mieux suivre l’évolution des populations, nous effectuons désormais les missions d’observation également dans les secteurs non protégés, par exemple en Corse, à la Ciotat ou encore à Monaco.
PP: Comment se déroule une mission de recensement? Avez-vous un matériel spécifique? De quelle façon procédez-vous aux prélèvements?
Ph.R.: Avec le soutien financier de nos partenaires privés, comme Nausicaa, le Centre National de la Mer de Boulogne, nous avons mis progressivement au point une technique de comptage. Pour le marquage éventuel des petits spécimens (les gros ne se laissant pas approcher) nous utilisons la Quinaldine. C’est un produit chimique, qui mélangé à l’eau, permet d’endormir les mérous. Nous faisons le mélange dans un bidon en plastique, et nous l’envoyons dans le trou oû se cache le poisson. Dès qu’il est endormi, nous le récupérons pour le marquer, prendre ses mesures et photographier ses caches. Puis on le relâche.
PP: Quel est le bilan du dernier comptage, effectué à Port-Cros entre le 4 et le 9 octobre dernier?
Ph.R.: Très positif. .En effet, en 1993 on dénombrait 85 individus. En 1996 nous en avons compté 160, dont un grand nombre de juvéniles et de jeunes femelles. Cette année nous avons à Port-Cros 299 spécimens, selon le bilan définitif de Jean Georges Harmelin, chercheur CNRS au Centre d’Océanographie de Marseille. Nous avons cependant constaté cette année une bonne augmentation de cette population, avec une répartition de classes de taille assez homogène. Nous avons maintenant dans les eaux du Parc quelques gros mâles, connus depuis longtemps, mais également beaucoup de femelles de 60cm et quelques juvéniles de 18 à 20cm. C’est un bon signe d’équilibre du mérou brun, lié entre autres à la qualité de son habitat et à la présence suffisante de ses proies favorites.
PP: Quels autres facteurs ont contribué, selon vous, à cette prolifération du mérou?
Ph.R.: Plusieurs hypothèses sont envisageables. Premièrement je dirai l’effet réserve. Dans les eaux du Parc, comme vous le savez, la pêche y est interdite depuis 1963. Deuxièmement, le sensible réchauffement des eaux de la Méditerranée qui a entraîné une reproduction plus proche de nos côtes.
PP: Parlons maintenant du mérou fléché cet été dans les eaux de Porquerolles. Selon plusieurs témoignages, des actes de braconnage du même type ont été observés récemment dans le Var. Deux semaines après le sauvetage manqué du mérou du Langoustier, un autre mérou a été découvert blessé sur le Sec des Carrières. Qu’en penses vous?
Ph.R.: Effectivement, on nous signale régulièrement des flèches trouvées dans les failles.
PP : L’auteur de cet acte était-il un braconnier en apnée ou en bouteille?
Ph.R. : C’était un braconnier, mais en apnée ou en bouteille, quelle est la différence?
PP : Quelle a été votre réaction?
Ph.R. : Dès que nous avons appris que ce mérou avait été capturé, nous avons voulu savoir pourquoi et par qui. Nous avons contacté le commissariat, une plainte contre X avait déjà été déposée, probablement par un club de plongée. En droit civil, on ne peut déposer deux plaintes, mais l’essentiel état déjà fait. Ceci est, il est vrai, très symbolique, l’auteur de ce braconnage ne sera certainement jamais inquiété, même si nous savons un peu qui il est et pourquoi il a fait cela. Notre gros problème est le manque de surveillance. Le mérou étant une espèce protégée, si le lieu de pêche était dans des eaux protégés, l’amende serait encore plus forte pour ce braconnier.
PP : 150 000 francs, c’est la somme maximale prévue par la législation. Mais quand vous dites: pourquoi ce mérou a été capturé, à quoi pensez-vous?
Ph.R. : Il y a de très nombreuses hypothèses: était-ce pour le vendre, le manger? Ou n’était-ce qu’un défi à la législation, aux plongeurs?
PP : Le braconnier en question pourrait être quelqu’un qui ne connaissait pas l’espèce?
Ph.R. : Non, je ne le pense pas. Il arrive parfois que des jeunes mérous se fassent prendre par des adolescents non informés, mais ce mérou se trouvait à 20m de profondeur. Il fallait savoir qu’il était là. Cette personne, j’en suis persuadé, connaît parfaitement l’espèce.
PP : Ma dernière question fait allusion à un paragraphe du moratoire, l’interdiction de chasse au mérou sera t-elle un jour élargie à toutes les catégories de pêcheurs?
Ph.R. : Il y un grand intérêt à élargir cette interdiction à tous les types de pêche. En effet nous ne pourrions trouver alors sur le marché que des mérous importés d’Afrique du Nord ou de Dakar, et cela ferait diminuer le braconnage local. Mais cette interdiction ne relève plus des Affaires Maritimes, mais du Ministère de l’Environnement. Pour protéger une espèce, la procédure est beaucoup plus longue, mais elle l’est pour longtemps.
PP : Que proposez-vous pour assurer enfin à l’Epinephelus Marginatus une existence paisible sur nos côtes?
Ph.R. : En un premier temps, nous demandons la reconduction du moratoire pour 5 ans minimum afin de voir comment évoluent les populations, comment se stabilisent les jeunes spécimens qui arrivent maintenant. Ensuite, dans 5 ou 7 ans, il nous faudra trouver une solution afin de permettre à ces mérous de s’installer sur nos côtes et de leur assurer une protection efficace. Il est un peu tôt pour se prononcer sur une réglementation à long terme mais, je le répète, il faut reconduire le moratoire encore au moins pour 5 ans. Si en 2002 il n’est pas reconduit, cela veut dire que tout le travail de ces 10 dernières années n’aurait servi à rien, et que tous les jeunes mérous qui se sont installés sur nos côtes risqueraient d’être décimés en une saison.
PP : Je souhaite,, ainsi que tous les plongeurs, que votre mission réussisse! Merci, Monsieur le Président.
GROUPE D’ETUDE DU MEROU
Le GEM est crée en 1986. Il réunit les gestionnaires des espaces marins protégés de la Méditerranée française: Port-Cros, la réserve de Cerbères-Banyuls, de Scandola, des Iles Lavezzi et du Parc Régional Marin de la Côte Bleue. Mais aussi des biologistes, des scientifiques, des vétérinaires et des représentants de la FFESSM (chasseurs sous-marins, apnéistes. Son objectif: l’étude de la biologie de l’Epinephelus Marginatus et de son habitat, l’évaluation de son stock et de son suivi scientifique. Mais surtout le renforcement de la protection du poisson tant aimée de tous les plongeurs.


























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