Coulé par les bombes allemandes le 6 octobre 1941 dans le détroit de Gubal, le SS Thistlegorm repose entre 16 et 32 mètres avec ses motos BSA, ses camions Bedford et ses deux locomotives. sous-la-mer.com vous emmène dans les cales de cette capsule temporelle révélée par Cousteau : histoire, cargaison, profil de plongée, courants, sécurité et règles de préservation d'une épave qui s'efface peu à peu.
Il existe des plongées qui marquent une carrière, et il existe le Thistlegorm. Dans le détroit de Gubal, à la charnière entre le golfe de Suez et le grand bleu de Ras Mohammed, un cargo britannique de 126 mètres repose sur sa quille par une trentaine de mètres de fond. Il a coulé dans la nuit du 6 octobre 1941, éventré par deux bombes allemandes, avec dans ses cales tout ce qu'il fallait pour équiper une armée : camions Bedford, motos BSA et Norton, caisses de fusils, bottes en caoutchouc, munitions et jusqu'à deux locomotives à vapeur. Rien n'a bougé depuis, ou presque. Descendre sur le Thistlegorm, ce n'est pas visiter une carcasse : c'est entrer dans une archive militaire que le sel et quatre-vingts années de mer Rouge n'ont pas encore effacée.
Un cargo britannique né dans l'urgence de la guerre
Le Thistlegorm n'a rien d'un paquebot de légende. C'est un navire de charge utilitaire, dessiné pour porter le plus de tonnes possible au moindre coût, dans une Grande-Bretagne qui construisait alors des cargos à la chaîne.
L'Albyn Line et le chantier de Sunderland
La coque sort des chantiers J.L. Thompson and Sons, à Sunderland. Lancée le 9 avril 1940, elle est achevée le 24 juin et enregistrée au nom de l'Albyn Line, compagnie dont tous les navires portaient un nom commençant par Thistle, le chardon écossais. La construction fut en partie financée par le Ministry of War Transport : dès l'origine, ce navire appartenait à l'effort de guerre. Sa brève existence tiendra en seize mois de service.
Les chiffres d'un vapeur de charge
Avec 126,5 mètres de long pour 17,7 mètres de large, le Thistlegorm jauge 4 898 tonneaux bruts et déplace environ 13 000 tonnes à pleine charge. Sa propulsion est classique : une machine alternative à triple expansion d'environ 1 850 chevaux indiqués, entraînant une hélice unique. Vous la retrouverez béante, dans le compartiment moteur ouvert par la déflagration.
Un navire marchand armé
Le Thistlegorm naviguait sous statut DEMS, navire marchand défensivement armé. Il portait un Canon de 4 pouces sur une plateforme surélevée à la poupe, ainsi qu'une pièce antiaérienne. Ces armes sont toujours en place et comptent parmi les repères les plus photographiés de l'épave. L'équipage civil était complété par des canonniers de la Royal Navy, dont cinq périront.
Le dernier voyage : Glasgow, Le Cap, la mer Rouge
Le quatrième voyage du Thistlegorm est une épopée logistique. Il quitte Glasgow le 2 juin 1941 à destination d'Alexandrie, dans un convoi chargé de ravitailler la Huitième Armée britannique engagée en Afrique du Nord. Le matériel embarqué visait aussi, selon les travaux historiques récents, à soutenir la Royal Air Force en Égypte.
Contourner l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance
La Méditerranée est alors une souricière : l'Axe contrôle une partie du ciel et Malte est assiégée. Le convoi descend donc tout l'Atlantique, contourne le cap de Bonne-Espérance, remonte l'océan Indien et fait escale en Afrique du Sud puis à Aden avant de s'engager dans la mer Rouge. Des milliers de milles pour livrer un chargement à quelques centaines de kilomètres du front.
Safe Anchorage F : l'attente fatale
Arrivé dans le détroit de Gubal, le navire ne peut pas franchir immédiatement le canal de Suez, dont le trafic est saturé. Le Thistlegorm mouille donc au point de rassemblement baptisé Safe Anchorage F, abrité par les récifs de Sha'ab Ali. Il y reste plusieurs semaines, immobile, feux éteints, au milieu d'autres navires. Un cargo à l'ancre, chargé de munitions, est une cible parfaite.
Matériel en rapport avec cet article
La nuit du 6 octobre 1941 : neuf minutes pour couler
L'attaque n'était même pas destinée au Thistlegorm : c'est le paradoxe le plus troublant de cette histoire.
Deux Heinkel He 111 partis de Crète
Dans la nuit du 5 au 6 octobre 1941, deux bombardiers Heinkel He 111 du Kampfgeschwader 26, décollés de Crète, patrouillent au-dessus de la mer Rouge à la recherche d'un grand transport de troupes signalé dans la zone. Ne le trouvant pas, les équipages cherchent une cible d'opportunité avant de rentrer. Vers 1 h 30, ils repèrent la masse sombre du convoi au mouillage.
L'explosion de la cale 4
Deux bombes de forte puissance frappent la cale numéro 4, celle des munitions. La détonation secondaire arrache l'arrière du navire, projette hors de la coque l'une des locomotives arrimées en pontée et ouvre la superstructure médiane comme une boîte de conserve. Le Thistlegorm coule autour de 1 h 39. Cette violence explique, ironiquement, l'accessibilité actuelle de l'épave : les ponts éventrés offrent des ouvertures larges et lumineuses.
Neuf morts, deux décorations
Le bilan humain s'établit à neuf disparus : quatre marins de l'équipage civil et cinq canonniers de la Royal Navy. Le capitaine William Ellis fut décoré de l'OBE, et le marin Angus McLeay reçut la George Medal pour avoir sauvé un camarade. Gardez-le en tête en descendant le long du bout : le Thistlegorm est aussi une sépulture.
Un musée militaire posé par trente mètres de fond
Ce qui rend ce site unique, ce n'est pas la coque, c'est ce qu'elle contient. Les cales avant sont restées largement intactes, et leur contenu se lit comme sur des étagères d'entrepôt.
Cales 1 et 2 : le cœur du site
- Camions Bedford alignés sur deux niveaux, certains portant encore leurs pneus ;
- Motos BSA et Norton — plus d'une centaine à bord — arrimées dans les bennes des camions, guidon contre guidon, dans un empilement resté étonnamment ordonné ;
- chenillettes Universal Carrier, souvent appelées Bren carriers ;
- caisses de fusils Lee-Enfield .303 et de mitrailleuses Bren ;
- ailes et pièces d'avions, pneus d'aéronefs, matériel radio ;
- et l'inévitable montagne de bottes en caoutchouc, qui résistent au temps mieux que l'acier.
Les deux locomotives Stanier 8F
Le Thistlegorm transportait en pontée deux locomotives à vapeur LMS Stanier Class 8F destinées aux chemins de fer égyptiens, avec leurs tenders et des citernes d'eau. Chacune pèse de l'ordre de soixante-dix tonnes. L'explosion en a projeté une à bonne distance de la coque, où elle repose sur le sable, droite, dans une posture presque irréelle. La seconde gît également hors du navire. Ces silhouettes ferroviaires en pleine mer Rouge donnent au site son caractère surréaliste.
La poupe déchirée et l'hélice
La partie arrière, désaxée et tordue par la déflagration, constitue un univers à part : canon de poupe, pièce antiaérienne, wagons de chemin de fer et surtout l'hélice, point le plus profond. Beaucoup de centres consacrent une immersion entière à cette zone, tant elle est éloignée de la proue.
Cousteau, l'oubli, puis la redécouverte
La Calypso sur zone
L'épave doit sa notoriété à Jacques-Yves Cousteau, qui la localise au début des années 1950 grâce aux indications de pêcheurs locaux. L'équipe de la Calypso y prélève plusieurs objets, dont une moto, la cloche du navire et le coffre du capitaine. Le grand public découvre le site dans un reportage publié par le National Geographic en février 1956.
Quarante ans de silence
Puis le Thistlegorm retombe dans l'oubli. La position exacte n'est pas diffusée, la mer Rouge n'est pas encore une destination de plongée structurée, et l'épave dort. Il faut attendre le début des années 1990 et l'essor du tourisme subaquatique pour que des bateaux de croisière la retrouvent et l'inscrivent au programme des safaris épaves.
Le Thistlegorm à l'ère du numérique
Depuis, l'épave a fait l'objet d'un relevé scientifique d'ampleur : une équipe universitaire égypto-britannique a réalisé, à partir de 2017, une documentation en photogrammétrie 3D fondée sur des dizaines de milliers de clichés. Ces modèles servent de référence pour mesurer, campagne après campagne, la dégradation du site et le déplacement des objets.
Fiche technique et repères de profondeur
Ces ordres de grandeur expliquent pourquoi le Thistlegorm se plonge presque toujours en deux immersions distinctes.
| Zone ou donnée | Repère | Commentaire pour le plongeur |
|---|---|---|
| Construction / naufrage | 1940 / 6 octobre 1941 | Seize mois de service |
| Longueur | 126,5 m | Trop long pour une seule plongée |
| Jauge brute | 4 898 tonneaux | Cargo de charge classique |
| Position de l'épave | Posée sur sa quille | Repères faciles |
| Point le moins profond | Environ 16 m | Superstructure et château |
| Pont principal | Environ 17 à 20 m | Circulation principale |
| Fond des cales | Environ 24 à 28 m | Camions, motos, caisses |
| Sable et hélice | Jusqu'à 32 m | Temps compté |
| Niveau conseillé | N2 / Advanced | Souvent 20 plongées exigées |
| Visibilité | Bonne à très bonne | Variable selon le vent |
Le déroulé classique de la plongée
La mise à l'eau
Les bateaux s'amarrent sur des bouts fixés à l'épave, généralement vers l'avant. La descente se fait le long de ce bout, palanquée groupée, parfois avec un peu de bras si le courant de surface est établi. La proue qui se dessine dans le bleu, avec son guindeau et ses chaînes, reste l'un des grands moments de la plongée en mer Rouge.
Première immersion : le tour extérieur
La première plongée sert à comprendre le navire : on longe le pont, on identifie les mâts de charge couchés, on survole les ouvertures de cales, on pousse jusqu'à la zone déchirée, puis on remonte vers la superstructure avant les paliers à l'aplomb du bout. C'est la plongée la plus profonde, celle où l'on ira saluer l'hélice.
Seconde immersion : les cales
La deuxième plongée est celle de la cargaison. On descend dans les cales 1 et 2 par les grandes ouvertures, on circule entre les camions, on longe les motos, on ressort par un autre panneau. La lumière tombe en faisceaux verticaux, ce qui rend la progression étonnamment claire. Une lampe reste indispensable.
Courant, sécurité et pénétration : ce qu'il faut anticiper
Le courant, premier facteur limitant
Le détroit de Gubal est un couloir. Le courant y est fréquent, parfois soutenu, et il peut s'inverser rapidement en cours de plongée : une palanquée partie tranquillement vers la poupe peut devoir revenir face au flux. Restez près de la structure, utilisez les abris de la coque et n'engagez jamais un aller sans évaluer le retour.
La pénétration n'est pas anodine
Les cales avant ne sont pas de la spéléologie, mais ce sont bien des espaces clos. Les risques réels sont le limon soulevé par un palmage désordonné, la perte de la référence de sortie et l'accrochage sur des tôles ou des filins. Progressez lentement, en palmage frog kick, gréement plaqué, sans rien laisser pendre. La règle de bon sens : ne pénétrer que là où vous voyez la lumière du jour.
Gestion du gaz et des paliers
- Le profil est multiniveau : commencez par le point bas, remontez progressivement, ne redescendez pas.
- Prévoyez une réserve confortable : le courant consomme et le retour au bout peut être long.
- Le nitrox, si vous êtes qualifié, améliore nettement le confort entre 20 et 30 mètres.
- Emportez un parachute de palier et un dévidoir, et sachez les déployer.
Ajoutez-y la narcose, qui s'invite discrètement à 30 mètres dans une épave sombre et saturée de détails. Décidez du profil avant la mise à l'eau, pas pendant.
Quel niveau et quelle préparation ?
Sur le papier, une plongée à 18 mètres sur le pont reste accessible à un plongeur encadré. Dans les faits, la combinaison profondeur, courant possible, taille du site et tentation de la pénétration place le Thistlegorm au niveau N2 / PADI Advanced Open Water au minimum, et la plupart des structures sérieuses exigent une vingtaine de plongées au compteur. Si vous visez les cales, travaillez en amont votre stabilisation et votre palmage de recul.
La meilleure période pour plonger le Thistlegorm
L'hiver, la saison des épaves
De la fin de l'automne au début du printemps, la mer est généralement plus maniable dans le nord et les bateaux accèdent plus facilement au mouillage. L'eau descend alors autour de 21 à 23 °C : une combinaison de 5 mm, voire une semi-étanche, s'impose pour enchaîner trois ou quatre plongées par jour.
L'été, plus chaud mais plus fréquenté
En été, l'eau devient plus confortable et une 3 mm suffit souvent, mais le site est saturé de bateaux. Le Thistlegorm se plonge en excursion à la journée, au prix d'une longue navigation, ou dans le cadre d'une croisière épaves du nord : cette seconde formule permet de plonger à l'aube, avant l'arrivée des day boats depuis Sharm el-Sheikh et Hurghada.
Une épave qui s'efface : l'état de conservation
Le Thistlegorm que vous plongerez n'est plus celui des années 1990. L'acier se corrode, les ponts s'affaissent, des structures lourdes se déplacent et le champ de débris s'étale sur plusieurs hectares autour de la coque.
La corrosion et l'effondrement structurel
Comme toute épave d'acier, le navire se transforme en concrétions. Les tôles minces des superstructures cèdent les premières, les ponts se creusent, certaines ouvertures se referment quand d'autres s'agrandissent.
Les amarrages, première menace
Le facteur d'usure le plus documenté n'est ni la houle ni le temps : ce sont les câbles d'acier utilisés par certains bateaux pour se frapper sur l'épave. Contrairement à un cordage textile, un filin métallique scie la tôle sous l'effet du roulis. Des points d'amarrage entiers ont ainsi été détruits et des sections de superstructure fragilisées jusqu'à l'effondrement.
Le pillage et les contacts
Les relevés comparatifs montrent la disparition d'objets mobiles : outils, pièces de moto, compteurs, munitions. S'y ajoutent les contacts involontaires d'une fréquentation cumulée qui dépasse le million de plongeurs.
Les règles de préservation, sans négociation
Le Thistlegorm est à la fois un site archéologique, une sépulture de guerre et un habitat marin colonisé par les alcyonaires, les carangues et les poissons de verre. Le plonger correctement tient en quelques règles.
- Ne rien remonter, jamais : ce qui est prélevé disparaît pour tout le monde.
- Ne rien déplacer pour faire une photo : ces mises en scène abîment et faussent le relevé scientifique.
- Ne pas toucher les structures pour se stabiliser ; travaillez lestage et poumon-ballast en amont.
- Refuser les amarrages sur câble acier et privilégier les bateaux qui utilisent des cordages.
- Maîtriser son palmage dans les cales : le limon remis en suspension se redépose sur la cargaison.
- Respecter la mémoire des neuf disparus : pas de trophée, pas de manipulation d'objets personnels.
Une épave n'est pas une ressource renouvelable. Le Thistlegorm a survécu à une explosion de munitions, à quarante ans d'oubli et à trois décennies de tourisme intensif, mais il ne survivra pas indéfiniment à l'inattention. Chaque plongeur décide, par son comportement, de ce qu'il restera à voir dans vingt ans.
Questions fréquentes sur l'épave du Thistlegorm
Quelle est la profondeur exacte de l'épave du Thistlegorm ?
Le navire repose sur sa quille entre 16 et 32 mètres environ. Les parties les moins profondes, superstructure et château, se situent vers 16 à 18 mètres, le pont principal autour de 17 à 20 mètres, le fond des cales entre 24 et 28 mètres, et le sable ainsi que l'hélice atteignent une trentaine de mètres. Le profil est donc typiquement multiniveau.
Faut-il un niveau technique pour plonger le Thistlegorm ?
Un niveau 2 français ou un PADI Advanced Open Water constitue le minimum raisonnable, et la plupart des centres exigent une vingtaine de plongées enregistrées. La profondeur, le courant possible et la tentation de pénétrer les cales rendent ce site exigeant. Une formation épave ou une bonne maîtrise de la stabilisation améliore nettement la sécurité et le plaisir.
Pourquoi le SS Thistlegorm a-t-il coulé en 1941 ?
Dans la nuit du 6 octobre 1941, deux bombardiers allemands Heinkel He 111 partis de Crète cherchaient un transport de troupes. Ne le trouvant pas, ils attaquèrent le convoi au mouillage. Deux bombes frappèrent la cale numéro 4, chargée de munitions. L'explosion secondaire déchira l'arrière du navire, qui sombra en quelques minutes. Neuf hommes périrent.
Que peut-on encore voir dans les cales du Thistlegorm ?
Les cales avant conservent une cargaison militaire remarquablement lisible : camions Bedford sur deux niveaux, motos BSA et Norton arrimées dans les bennes, chenillettes Universal Carrier, caisses de fusils Lee-Enfield, pièces d'avions, matériel radio et empilements de bottes en caoutchouc. À l'extérieur reposent deux locomotives à vapeur projetées hors du navire, ainsi que des wagons.
Qui a découvert l'épave du Thistlegorm ?
Jacques-Yves Cousteau localise l'épave au début des années 1950 grâce aux indications de pêcheurs locaux. Son équipe remonte plusieurs objets, dont une moto et la cloche du navire, et le site est révélé au public par une publication du National Geographic en 1956. L'épave retombe ensuite dans l'oubli avant d'être retrouvée au début des années 1990.
Quelle est la meilleure période pour plonger le Thistlegorm ?
La période allant de la fin de l'automne au début du printemps offre généralement une mer plus maniable dans le nord de la mer Rouge, avec une eau autour de 21 à 23 degrés qui impose une combinaison de 5 millimètres. L'été est plus chaud mais nettement plus fréquenté. Dans tous les cas, plongez tôt le matin.
Illustration : Diego Delso / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.
































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